Si Cyrano de Bergerac vivait aujourd'hui, peut-être aurait-il l'apparence de Bernard...
(qu'Edmond Rostand me pardonne !)
Bernard Ceyrogeac
C'était il y a peu, tout juste quelques années, j'habitais place de l'Eglise, dans un petit village des bords de la Garonne et la maison de Monsieur Ceyrogeac jouxtait la mienne et formait l'angle de la rue des Ecoles et de la rue du Théâtre Royal.
Monsieur Ceyrogeac était mon plus proche voisin et la promiscuité de nos deux jardins n'était en rien gênante ; c'était un vrai plaisir d'entendre, chaque dimanche matin, sa voix tonitruante reprendre, avec un enthousiasme hebdomadier, les tirades les plus fameuses du théâtre classique, parfois avec emphase, parfois avec ironie, parfois avec une douceur étonnante, mais toujours avec justesse et talent.
Monsieur Ceyrogeac était un théâtreux, pas une star, pas un has-been, simplement un amoureux de la scène… un amoureux des beaux mots, qui, devant un parterre impromptu, ne ratait jamais le plaisir de faire s'envoler les mots ou jongler les belles phrases. Sa voix le servait à merveille, mais il était aussi, il faut bien le dire, un homme unique et inimitable.
Son visage, d'abord, rayonnait de bienveillance ; jamais larmoyeur, un sourire friponneau et permanent étirait sa bouche gourmande et une ironie coquine brillait au fond de ses yeux, bleu délavé, dans l'eau profonde desquels on percevait, en plus d'une indéniable intelligence, un humour incisif et peut-être aussi une once de nostalgie.
On eut voulu l'ignorer que c'eut été impossible, il déplaçait son enveloppe corporelle comme un cirque déplace son chapiteau : M. Bernard Ceyrogeac occupait tout l'espace. Monsieur Ceyrogeac était très imposant. A vrai dire, M. Ceyrogeac était obèse. Peut-être en souffrait-il mais en tous cas il paraissait n'en éprouver aucun complexe. Au contraire, quand il marchait il semblait pousser l'air devant lui, se frayer un chemin comme un brise-glace fracasse la banquise.
Un souvenir jaillit soudain de ce passé récent et eu égard à l'endroit où je me trouve maintenant, je me retiens de rire franchement. L'incident est probablement encore dans toutes les mémoires de ceux qui sont venus l'honorer aujourd'hui...
Réunis par la douceur de ce début d'été, nous étions quelques-uns assis sous les platanes qui rendent encore plus conviviales les soirées estivales de certains villages du Sud-Ouest. Nous parlions comme il se doit de la pluie et du beau temps et comme à son habitude, M. Ceyrogeac participait avec brio à cette conversation sans prétention où nous goûtions ses mots, simplement, pour le plaisir.
De façon très brutale, trois ruffians éméchés s'imposèrent soudain dans cet échange léger, en lançant un perfide :
- Ta gueule grosse baleine !
Subséquemment, un silence interloqué fit place à l'harmonie communale. Mais tout aussi promptement, notre « hérault », en un geste ample et étrangement aérien se campa devant l'exacteur et pourfendant l'air avec un sabre imaginaire déclama de sa voix de stentor :
AHAHHH !
- Ah non ! c'est trop faiblard jeun' gommeux de mes deux !
- T ' aurais pu trousser ça, en deux mots : beaucoup mieux !.
- Et, piètre crapoussin, en montrant ton talent,
- Au lieu de dégoiser, le dire élégamment !
- Comme pareillement :
Agressif :
- Moi, faquin, si j'avais un tel ventre
- J'exigerai illico qu'on me le dégonflasse !
Amical :
- Mais n'es-tu point gêné ainsi, dans ton aisance
- Par cette sympathique protubérance ?
Descriptif :
- C'est le Mont Blanc, c'est l'Everest, le K2
- Que dis-je ! Mais c'est le Kilimenjaro !.
Curieux :
- Et de quoi te sert donc cette prohéminence ?
- De phare, de radar, de perchoir à Jacquot ?
Gracieux :
- Vraiment faut-il aimer péronnelles et guenuches,
- Pour leur offrir ainsi un ballon de baudruche !
Truculent :
- Au moins si tu veux faire bonne chère et bombance,
- Te sens pas trop gêné d'agraver l'apparence !
Prévenant :
- Pour maintenir à flot une telle bedaine,
- Penses à utiliser une paire de bretelles
Tendre :
- Comme il doit être intéressant,
- D'y poser sa joue en dormant
Pédant :
- Tu dois être, nul doute, un fat ou un jocrisse,
- Pour te rengorger tant d'un éléphantiasis,
Cavalier :
- Seigneur de courte-botte
- Peux-tu voir seulement le fond de ta culotte ?
Emphatique :
- Quel vent ferait frémir une telle montagne
- Si ce n'est qu'une violente tramontane.
Dramatique :
- Cette odieuse charnure dispense de mise en scène !
Admiratif :
- Pour un restaurateur, Palsembleu quelle enseigne !.
Lyrique :
- Est-ce là un tonneau, serais-tu donc Bacchus ?
Naïf :
- Faut-il prendre un ticket pour en faire le tour ?
Respectueux :
- Munissons-nous d'un décamètre,
- Pour ce travail de géomètre ..
Campagnard :
- Où donc que t'as trouvé l'énorme potiron ?
- Qui te sert de plastron, ma foi l'est ben giron ..
Militaire :
- Canoniers : à vos pièces !
Pratique :
- En dormant sur le ventre t'économiseras
- L'achat trop onéreux d'un excellent mat'las !
AhAhhhhhhhhh !
Et dans un ultime trémolo, Bernard Ceyrogeac battit l'air de ses grands bras, laissant cois les mastards médusés et son public esbaudi et conquis par deux fois.
Ce sont les mêmes, aujourd'hui, sous ce soleil d'automne, qui viennent saluer l'artiste au dernier acte de sa vie. Le cimetière se vide et curieusement certains sourient, comme si une fois encore sa présence tangible nous ramenait sous les platanes vers lesquels nous nous dirigeons machinalement.
Je me retourne vers la maison que j'habitais encore il y a moins de 10 ans. Des géraniums lierres roses croulent en flots abondants par dessus la rambarde du balcon. L'air est aussi doux qu'autrefois, je m'amuse à écouter chanter l'accent que j'ai quitté pour d'autres rives lointaines.
C'est alors que j'aperçois cette dame superbe que j'avais remarquée plus tôt. Nos regards se croisant je m'avance vers elle.
Elle me dit aussitôt :
- Je ne lui savais pas tant d'amis.
- vous le connaissiez aussi ?
- Oui nous étions amis !. Et son regard humide me dit bien d'autres choses encore...
- Enchantée de vous connaître, je m'appelle Christiane.
- Christiane, oui je sais, il m'a parlé de vous, vous étiez son amie et sa voisine aussi.
Et elle ajoute :
- Enchantée moi aussi, je m'appelle Roxane.
Martine Réau-Gensollen
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