Campo Stellae (Le champ des Etoiles)



Les Isards


aquarelle-bouquetins2.jpg  

cette aquarelle, que j'ai réalisée il y a déjà quelques temps, représente en réalité des bouquetins, mais j'ai trouvé qu'elle pouvait très bien illustrer cette petite nouvelle que je viens décrire pour l' atelier d'écriture auquel je participe régulièrement...


Ce fut d'abord une pierre qui tomba à un mètre de son pied
, puis il entendit un juron étouffé… le Père n’était pas loin. Peyo s’arrêta et tous sens en alerte il se fondit dans le silence de la montagne. Il devait ralentir son approche pour ne pas l’alerter. Sinon ce serait la cata ! Un nouveau jet de pierres lui fit penser que le Père  avait repris sa marche. Il entendit son pas lourd résonner dans la terre, il semblait manquer de souffle aussi, un peu.
- Ah c’est sûr, pensa Peyo,
le bon morceau d’Etorki et les quelques gobelets d’irouleguy qu’il s’est enfilés hier soir ça doit peser une tonne au petit matin !

L’effort lui était plus léger. Et bien qu’il fasse encore nuit noire il se déplaçait aisément et sans bruit. D’Iraty à Holçarté, en bon « xiberotarrak »  qu’il était, Uhaitza, la vallée du Saison, et la montagne n’avaient pas de secrets pour lui, il les connaissait par cœur.
Il avait eu peur de ne pas se réveiller à temps, de ne pas entendre les préparatifs du Père, de rater son départ. Il avait dormi tout habillé et s’était réveillé brusquement en entendant se refermer la porte du « cayolar » où ils passaient la nuit depuis le début de l’estive. Mentalement Peyo avait compté jusqu’à 100, puis fébrilement il était sorti à son tour sur les pas du Père.
La nuit d’encre ne laissait aucune chance à quiconque de suivre une ombre  à plus de 10 mètres. Peyo avait laissé un peu d’avance au Père, pour ne pas se trahir, mais il n’avait pu s’empêcher d’accélérer le pas de peur de perdre définitivement sa trace. Pourtant, il se doutait bien de l’endroit où le Père voulait aller, il se doutait bien aussi de la raison pour laquelle il avait pris le fusil. Avant de partir, il avait vérifié qu’il n’était plus là. Il avait même compris ça depuis la veille au soir, devant la cheminée où en  taillant un morceau de fromage de brebis avec son couteau, le Père lui avait dit négligemment,
« tiens, j’ai aperçu la harde ce matin, belles bêtes !… Ah je cracherais pas sur un p’tit salmis, ça arrangerait bien l’ordinaire…. »,
puis il avait ri et s’était servi un longue rasade d’Irouléguy. Il avait attrapé son fusil et s’était mis à le bichonner, à l’astiquer et à faire mine de tirer sur une proie imaginaire :
- « pan ! »
et Peyo avait sursauté comme si le plomb avait pénétré son flanc. Il avait compris.

Lui aussi avait vu la harde, mais pas seulement depuis la veille… Cela faisait bien vingt jours qu’il les avait découverts, attentif et émerveillé, près du pierrier qui longeait le versant sud du Pic d’Ory. Il y venait chaque jour depuis, se rapprochant un peu plus chaque fois, en choisissant le sens du vent pour ne pas affoler les bêtes. Elles étaient bien gardées, une femelle de cinq ans au moins protégeait, un peu à l’écart et sur un surplomb, les quelques ansouilhs, éterlous ou pitouns de l’année qui formaient la chevraie. Peyo s’était même demandé si l’isard n’avait pas, malgré toutes ses précautions, remarqué sa présence. Il n’avait jamais croisé son regard, mais au redressement de la tête, au frémissement des naseaux, à l’allure soudain figée de tout son corps, il avait parfois senti que la bête était sur ses gardes et attentive au moindre souffle de vent qui pourrait trahir une présence.

Allongé sur l’herbe rase brûlée tour à tour par le soleil et le vent glacé, Peyo s’était contenté d’observer la harde, durant des heures, jusqu’à pouvoir maintenant en reconnaître chaque membre, mâle ou femelle. Malgré sa position, pas vraiment confortable, à peine dissimulé par quelques pierrailles mais enivré par l’odeur d’ambre des cistes et celle plus poivrée de l’hysope,  Peyo pensait qu’il n’y avait pas de moment plus beau que celui-là.

La nuit n’était déjà plus noire et le ciel rosissait à l’Est, Peyo savait que, s’il voulait ne pas rater sa proie, le père devrait déjà être en place avant le lever du jour. Il accéléra son pas, il lui fallait contourner le pierrier et sortir de la forêt au-dessus du replat où les isards avaient passé la nuit pour n’être repéré ni par les bêtes ni par son père.

Peyo foula quelques touffes d’ail des bruyères et d’oxalis des bois et ne pu s’empêcher d’en cueillir une tige qu’il porta à sa bouche. L’air était vif, on n’était qu’à quelques jours de la fin de l’estive et Peyo voulait la goûter jusqu’aux derniers instants avant le retour dans la vallée et les longs mois d’hiver.

A présent Peyo dominait le surplomb où hier encore il avait observé la harde. Bien campé derrière un éboulis rocheux il se tint aux aguets. Quelque chose bougea sur sa droite, en contrebas… Sans le voir Peyo su que c’était le Père. Il attendit. Le jour commençait à poindre et déjà on distinguait un peu plus bas sur la gauche quelques tâches brunes. Peyo reconnu tout de suite la femelle qui surveillait la chevraie et bien qu’aucun bruit ne troublât le silence matinal, elle semblait déjà aux aguets. Peyo savait que le Père n’aurait droit qu’à un seul coup. Il attendrait donc que le jour soit entier. A l’affût, il ajusterait longuement son tir, et puis… Il avait probablement déjà choisi sa bête.

Le soleil montait vertigineusement à présent et balayait doucement l’aire où les bêtes commençaient à s’ébrouer. Peyo n’avait plus que quelques secondes pour agir. A l’abri derrière son rocher le père ne pouvait le voir, mais il pouvait l’entendre. Peyo choisit une pierre assez légère pour porter loin et assez lourde pour déclencher l’alerte. Il se leva lentement et visa bien au-dessus de la harde. Au moment où levant sa tête au-dessus du rocher il lança sa pierre, il aurait juré avoir croisé le regard mordoré de la femelle. Celle-ci, bondit en un éclair, entraînant toute la harde et Peyo entendit dans le même temps un coup cinglant qui ricocha sur la montagne et finit en grondements dans la vallée. Puis plus rien que le bruit sourd d’une fuite éperdue sur les pierrailles.

Lorsque le père revint, seul,  au cayolar, le soleil commençait à chauffer et une douce vapeur s’élevait lentement de la terre humide. Il trouva Peyo affairé près du poêle à bois. Il s’étonna, sans plus, de le voir si rouge alors que quelques flammèches léchaient tout juste le petit bois qu’il venait d’y enfourner…

Mer 10 fév 2010 5 commentaires
L'histoire me plaît bien, elle est "dans mes cordes" pour l'idée qu'elle défend, j'aurais aimé en être l'auteur. Et tu la racontes très bien. L'aquarelle est très évocatrice, avec ses reflets. Bravo Martine !
J F F GrandsLieux! - le 10/02/2010 à 22h24

Que tu me dises que tu aurais aimé en être l'auteur est le plus beau des compliments, surtout que je connais ta plume si affutée ! merci pour ton impression (tu manques à l'atelier d'écriture... et si tu revenais ??)

Martine, Pèlerine et Citoyenne du Monde
Pouvoir approcher ou observer des animaux encore sauvages dans notre monde où ils n'ont plus leur place est quelque chose de très émouvant et là encore le Chemin m'a réservé quelques belles rencontres. Merci pour cette belle histoire.
PM
Pierre-Marie - le 11/02/2010 à 10h40
Tu me fais me souvenir de ce renard, rencontré entre Hontanas et Castrojeriz, il était aussi étonné de me voir que moi de pouvoir l'observer de si près pendant quelques trop courtes secondes... Les isards j'en vois parfois lorsque je traîne mes baskets en vallée d'Ossau, mais un jour je suis tombée littéralement sur un isard au détour d'un chemin, il était à deux mètres de moi. J'ai vu ses flancs se soulever par saccades tellement la peur l'a surpris, puis en deux bonds incroyables il était déjà à 30 mètres de moi... Une merveille !
Martine, Pèlerine et Citoyenne du Monde
Jolie nouvelle ! Et   l aquarelle est belle aussi.
Valentine - le 11/02/2010 à 19h22
L'aquarelle date un peu (il me semble que je peins mieux aujourd'hui...) mais je trouvais qu'elle illustrait bien le propos et comme je ne l'avais jamais publiée, c'était le moment ! Merci de ton passage !
Martine, Pèlerine et Citoyenne du Monde
Je viens de relire votre récit, et je tiens absolument à vous adresser mes compliments.
Pour un autochtone comme moi, qui depuis de nombreuses années sillonne à pied cette montagne basque et ces vallées souletines, votre souci du détail, votre sens de l'observation ainsi que la précision de vos propos nous transportent allègrement dans les pas de ce petit garçon. Un de mes petits fils se nomme Peïo, et son grand père paternel continue de l'emmener à la saison suivre l'estive sur les hauteurs d'Esterrençuby, et c'est surement l'une des raisons pour lesquelles votre conte m'a autant ému.
Je ne vous connais pas Martine, mais j'espère qu'un jour nos chemins se croiseront, peut être vers Compostelle ?
Sincèrement à vous
Jean Michel
Jean Michel - le 12/02/2010 à 14h05
Un grand merci pour ce long commentaire qui me récompense du plaisir que j'ai pris moi-même en écrivant cette petite nouvelle...
Votre petit fils se nomme Peïo (mon beau-frère, qui est basque, m'a dit qu'on écrivait indifféramment Peïo ou Peyo...), alors disons que je lui dédie cette petite histoire. Je ne suis pas basque, mais je suis arrivée toute petite dans cette région qui maintenant est définitivement la mienne. Je me sens vraiment d'ici, et j'aimerai savoir en parler avec amour et la faire aimer à ceux qui ne la connaissent pas.
Moi aussi Jean-Michel, j'espère que nous nous rencontrerons ! bien amicalement à vous,
Martine
Martine, Pèlerine et Citoyenne du Monde
Merci Peyo, merci à toi d'avoir sauvé la vie, la liberté de caracoler encore pour le plaisir de leurs rencontres ! Ton aquarelle apporte à cette histoire une enveloppe de paix et de sérénité, un moment de joie pure !
balaline - le 19/02/2010 à 21h33
et merci à toi Balaline d'avoir pris la peine de lire cette petite nouvelle que j'ai pris beaucoup de plaisir à écrire...
Martine, Pèlerine et Citoyenne du Monde