Campo Stellae (Le champ des Etoiles)
IL
avait deux ans, peut-être plus, sans doute moins...
mais dans ce village isolé du Nigéria, au milieu de la brousse, à quelques dizaines de kilomètres seulement de la capitale LAGOS, et bien que l'on soit déjà au 21 ème siècle, l'âge se compte en saisons, au mieux. Le plus souvent les repères temporels tiennent à l'incidence des catastrophes naturelles sur la vie d'un village : l'année des criquets (qui dévastèrent sur leur passage toutes les futures récoltes), l'année de l'inondation des berges de la lagune (au bord de laquelle les hommes d'Alassia avaient construit leurs cases), l'année du choléra (qui décima la moitié du village) ou celle de la rougeole (dont je ne pus empêcher la faucheuse d'emporter 3 fragiles enfants)...
C'est à la suite de ces décès que je réussis à organiser une campagne de vaccination pour ces villages oubliés. Sans l'aide de l'état, mais avec son accord tacite, on me laissa faire.
Ce jour là, le jour de la photo, c'était un jour de fête. Pendant deux jours Justin le cook, Francis l'apprenti-cook et moi, nous avions préparé le festin offert au village, comme chaque premier samedi de chaque mois. Et nous avions entassé les marmites encore fumantes dans le coffre de ma voiture, chargé le sac de 50 kg de riz que nous ferions cuire sur place, avec les femmes du village. Ce que nous ne consommerions pas serait distribué à chacun, en parts égales, par Tony, le Chef du Village.
L'enfant ne quittait pas le giron de sa mère. Je le pris dans mes bras pour la décharger un peu alors qu'elle s'affairait à préparer le feu avec les autres femmes. Ma peau blanche lui faisait peur et il pleurait sans bruit, sans cri, presque sans larmes. Lorsque le riz fut prêt, je lui tendis une assiette avec deux boules de viande et deux cuillères de riz et je le pris sur mes genoux pour l'aider à manger. Il repoussa ma main, me regarda avec gravité, sans sourire, mais ne pleura plus et lentement il mangea son riz, grain par grain, jusqu'au dernier. Il lui fallu plus d'une heure, durant laquelle je n'osais pas bouger. Lorsque l'assiette fut vide, alors seulement, un fantôme de sourire apparu sur ses lèvres... aussitôt disparu. Il accepta de rester assis quelques instants sur le fauteuil d'honneur que l'on avait préparé pour moi... le temps d'une photo.
avait deux ans, peut-être plus, sans doute moins...
mais dans ce village isolé du Nigéria, au milieu de la brousse, à quelques dizaines de kilomètres seulement de la capitale LAGOS, et bien que l'on soit déjà au 21 ème siècle, l'âge se compte en saisons, au mieux. Le plus souvent les repères temporels tiennent à l'incidence des catastrophes naturelles sur la vie d'un village : l'année des criquets (qui dévastèrent sur leur passage toutes les futures récoltes), l'année de l'inondation des berges de la lagune (au bord de laquelle les hommes d'Alassia avaient construit leurs cases), l'année du choléra (qui décima la moitié du village) ou celle de la rougeole (dont je ne pus empêcher la faucheuse d'emporter 3 fragiles enfants)...
C'est à la suite de ces décès que je réussis à organiser une campagne de vaccination pour ces villages oubliés. Sans l'aide de l'état, mais avec son accord tacite, on me laissa faire.
Ce jour là, le jour de la photo, c'était un jour de fête. Pendant deux jours Justin le cook, Francis l'apprenti-cook et moi, nous avions préparé le festin offert au village, comme chaque premier samedi de chaque mois. Et nous avions entassé les marmites encore fumantes dans le coffre de ma voiture, chargé le sac de 50 kg de riz que nous ferions cuire sur place, avec les femmes du village. Ce que nous ne consommerions pas serait distribué à chacun, en parts égales, par Tony, le Chef du Village.
L'enfant ne quittait pas le giron de sa mère. Je le pris dans mes bras pour la décharger un peu alors qu'elle s'affairait à préparer le feu avec les autres femmes. Ma peau blanche lui faisait peur et il pleurait sans bruit, sans cri, presque sans larmes. Lorsque le riz fut prêt, je lui tendis une assiette avec deux boules de viande et deux cuillères de riz et je le pris sur mes genoux pour l'aider à manger. Il repoussa ma main, me regarda avec gravité, sans sourire, mais ne pleura plus et lentement il mangea son riz, grain par grain, jusqu'au dernier. Il lui fallu plus d'une heure, durant laquelle je n'osais pas bouger. Lorsque l'assiette fut vide, alors seulement, un fantôme de sourire apparu sur ses lèvres... aussitôt disparu. Il accepta de rester assis quelques instants sur le fauteuil d'honneur que l'on avait préparé pour moi... le temps d'une photo.
Ven 16 oct 2009
7 commentaires
en passant, cela prouve que ton regard sur les autres est plein d'humanité... Oui tu as sans doute raison, il suffit de regarder ceux que l'on croise dans la
rue.
Martine, Pèlerine et Citoyenne du Monde
Qu'il est mignon ! J'en ai vu aussi des comme ça, en Côte d'Ivoire, du moins une : une petite fille d'à peine deux ans, en pleine brousse, à 10 km du premier
dispensaire où l'on se rendait à pied par la piste. Elle avait une robe rose, était bien nourrie, mais toussait, toussait, toussait... J'ai eu peur qu'elle ait la coqueluche et nous l'avons menée
au dispensaire. Heureusement, ce n'était pas ça (vaccine-t-on les petits en Afrique noire ?). Une rhinopharyngite, qui fut tout de même soignée.
Ainsi, tu es médecin du monde ???
Ainsi, tu es médecin du monde ???
Martine - le 16/10/2009 à 18h46
Oui on vaccine les enfants, mais au Nigéria par exemple, c'est surtout les ONG qui s'en chargent, avec l'accord de l'état, qui se limite souvent à cette élémentaire
participation.
Non Martine, je ne suis pas "médecin du monde", pourtant je me suis occupée d'un village entier (environ 200 personnes), pendant 3 ans. J'ai pris en charge les vaccinations des enfants après que 3 d'entre eux sont morts de la rougeole. Hélas, dans les petits villages reculés du Nigéria, les enfants meurent encore de maladies dont on a oublié en France, qu'elles pouvaient être mortelles (rougeole, rubéole, coqueluche etc...). J'ai également participé à des campagnes de vaccinations avec une ONG française (Partenaires) pendant quelques mois...
Non Martine, je ne suis pas "médecin du monde", pourtant je me suis occupée d'un village entier (environ 200 personnes), pendant 3 ans. J'ai pris en charge les vaccinations des enfants après que 3 d'entre eux sont morts de la rougeole. Hélas, dans les petits villages reculés du Nigéria, les enfants meurent encore de maladies dont on a oublié en France, qu'elles pouvaient être mortelles (rougeole, rubéole, coqueluche etc...). J'ai également participé à des campagnes de vaccinations avec une ONG française (Partenaires) pendant quelques mois...
Martine, Pèlerine et Citoyenne du Monde
Bonjour Martine
C'est à la fois touchant et surtout terible de voir cela et de te lire. On ne peux pas s'imaginer, ici dans notre pays, dans notre cocon, comment certaines personnes peuvent vivre dans ces conditions. La photos est terrible, elle te fait réflaichir sur le cas de milliers de personnes et surtout d'enfants qui ne connaisse que cette vie de privation, de maladie et de mort.
Je suis très ému
Je t'embrasse très fort
Gros bisous et bon dimanche
@lain
C'est à la fois touchant et surtout terible de voir cela et de te lire. On ne peux pas s'imaginer, ici dans notre pays, dans notre cocon, comment certaines personnes peuvent vivre dans ces conditions. La photos est terrible, elle te fait réflaichir sur le cas de milliers de personnes et surtout d'enfants qui ne connaisse que cette vie de privation, de maladie et de mort.
Je suis très ému
Je t'embrasse très fort
Gros bisous et bon dimanche
@lain
@lain - le 18/10/2009 à 09h43
Je n'ai pas publié cette photo pour heurter, choquer ou faire montre de sensiblerie... La photo raconte une histoire, une histoire à laquelle j'ai participé. C'est
la gravité de son regard qui interpelle. Et l'extrême importance qu'avait chaque grain de riz qu'il portait à sa bouche. Il ne gâchait pas la nourriture comme le font souvent les enfants ou les
mamans autour de moi ici en France... où les poubelles sont mieux nourries que les ventres de trop d'enfants dans le monde. Cet enfant là portait dans son regard un poids trop lourd pour son âge.
J'aurais tant préféré qu'il rit aux éclats, qu'il s'amuse d'un rien, qu'il ait l'insouciance que tous les enfants devraient avoir à cet âge là !
Martine, Pèlerine et Citoyenne du Monde
Merci pour ce récit plein de beauté, en même temps que de souffrance. Et quel hommage rendu à l'action, à tout geste même petit, mais réel! Amitié, Luc.
Luc Bartramie - le 18/10/2009 à 21h38
Lorsque je suis arrivée au Nigéria, j'ai été vraiment choquée par la misère des petites gens dans les villages aux alentours de de l'ancienne capitale (Lagos). Et
puis très vite, pour ne pas étouffer de remords, je me suis "engagée" dans le peu d'action que je pouvais faire par moi-même. Je ne rougis pas de ce que j'ai fait pendant 3 ans, avec peu de moyens
et en comptant sur ma seule volonté et mon seul porte-monnaie. J'ai vendu en quittant ce pays tout ce que je possédais là-bas. Cet argent s'est transformé en école, en cahiers, en livres, en
crayons. Il a servi à payer le salaire d'un instituteur pendant quelques années. Sans intermédiaires, je sais ce qu'est devenue ma participation. Et je regrette seulement de n'avoir pas pu faire
mieux, et plus longtemps...
Martine, Pèlerine et Citoyenne du Monde
Emouvant... hélas !...
bibi - le 19/10/2009 à 23h12
Ces yeux me regardent encore...
Martine, Pèlerine et Citoyenne du Monde
Cela fait plus de 30 ans qu'il me semble avoir compris que les horreurs en Afrique et dans le monde viennent du système de la dépouille par les pays pourtant déjà
riches.
Continent sinistré, tout a commencé avec la traite. Que les dominants locaux s'y soient prêtés ou non n'est pas la question.
La question est : pourquoi cela continue-t-il ? Après le commerce des humains et la privation des forces vives, c'est la dépouille des richesses (énergie, matières premières). Suffit d'observer où sont les guerres...
Continent sinistré, tout a commencé avec la traite. Que les dominants locaux s'y soient prêtés ou non n'est pas la question.
La question est : pourquoi cela continue-t-il ? Après le commerce des humains et la privation des forces vives, c'est la dépouille des richesses (énergie, matières premières). Suffit d'observer où sont les guerres...
J F GrandsLieux! - le 22/10/2009 à 08h37
J'ai envie de dire que tout cela ressort du même "libéralisme" qui à notre corps défendant nous révolte ici même...
Martine, Pèlerine et Citoyenne du Monde
Un beau témoignage empreint d'humanité. Merci
Amitiés
Amitiés
alice - le 02/11/2009 à 14h54
Beaucoup d'images viennent se télescoper dans les pages de nos vies plus ou moins agitées... mais il est étonnant comme certaines restent gravées dans nos mémoires.
Celle-ci en fait partie. Merci de votre passage, amicalement.
Martine, Pèlerine et Citoyenne du Monde
peut etre un petit air commun avec cet enfant
quand les gens ne se savent pas regardés.......on est surpris de la tristesse qu se lit sur les visages Blandine