Campo Stellae (Le champ des Etoiles)
Azaan et la Dame du Lac Kivu (conte contemporain)
Accroupi au bord du lac, patiemment, Azaan vérifie chaque maille du filet circulaire. De
temps en temps il reprend quelques brins de chanvre et ravaude là où l'espace trop grand laisserait passer le poisson prisonnier.
Hier la pêche n'a pas été bonne, serait-ce un mauvais présage ? Pourtant il a lancé d'un geste ample et sans relâche son "épervier" bien lesté. Le fond était peu profond à l'endroit qu'il avait
choisi, les eaux étaient claires, mais il n'a pas eu la chance de voir se piéger quelque banc de "makolis" ou de "songas" dont il aurait pu échanger la moitié contre une poignée de "kories". Il a
à peine sorti du filet une dizaine de "ndakalas" sans goût tout juste bons à améliorer la soupe du soir.
Azaan espère avoir plus de chance aujourd'hui. Pourtant une sourde inquiétude le pénètre. Il relève son front soucieux et son regard se porte sur les flancs
du Virunga, là-bas, au loin. De gros blocs nuageux semblent converger vers le cratère où une brume malsaine encapuchonne déjà le sommet. Azaan arrête un instant son ravaudage minutieux, il observe quelques minutes les eaux du Lac Kivu, il hume le vent et s'emplit les
poumons d'un air au fond duquel il retrouve une âcreté qui le ramène à une douloureuse période de son enfance.
Hier, juste avant la nuit, alors que les crapauds-buffles entamaient leur litanie, il s'était assis sous le badamier devant la case de l'ancien. Abdu était
venu le rejoindre. Ils étaient restés silencieux jusqu'à ce que l'ombre pose son manteau sur le village et engloutisse toute silhouette... et puis Azaan avait
parlé... longtemps... et puis Abdu était resté silencieux... longtemps. Seul le pit-pit des chauves-souris traversait le silence rythmé par les crapauds. La
nuit était douce et l'ancêtre avait soudain lâché trois mots :
- "Elle" est revenue...
Azaan s'était demandé s'il s'agissait d'une question. L'ancien n'avait pas l'air d'attendre une réponse. Dans le doute Azaan avait repris :
- je descendrai demain au lac et je lancerai à nouveau mon filet près de son rocher...
L'ancêtre, malgré toute la sagesse contenue dans son âme avait tout à coup frissonné...
- tu es courageux, avait-il dit, les saisons n'ont pas démenti la fougue pleine de promesses de ton jeune âge. Moins de dix saisons des pluies s'étaient écoulées depuis ta naissance lorsqu'elle
est venue poser sa main mortelle sur nos têtes... Tu étais bien jeune, et pourtant toi seul t'étais inquiété du danger qu'elle représentait pour le village.
Perdus dans leurs sinistres pensées, Azaan et Abdu s'étaient tus... puis, sans un mot de plus, chacun avait rejoint
l'intimité de sa case. Et la nuit était venue envelopper Azaan de rêves étranges et bleus.
Ce matin Azaan s'est levé tôt, il veut lancer son "épervier" assez longtemps pour réunir une belle pêche, la rapporter au village puis utiliser le reste de
son temps pour traverser le lac afin d'atteindre l'autre rive avant que le soleil ne plonge derrière les montagnes.
Le filet ravaudé, Azaan est prêt pour la pêche. Il pousse sa pirogue dans laquelle il saute avec agilité tout en plongeant sa
pagaie dans les eaux claires. Il ne s'éloigne du bord que de quelques dizaines de mètres. Consciencieusement, Azaan lance son épervier en arrondissant les
bras, comme un semeur qui n'attendrait pas la saison suivante pour cueillir sa moisson il plonge et ramène, une fois, dix fois, son filet... Finalement la pêche est à peine meilleure que la
veille. Quelques "kikulikulis" à la chair délicate et deux beaux "mankonkos" lui laissent espérer quelque profit négociable.
Mais Azaan ne pense déjà plus à sa pêche. Il rapporte les poissons luisants au village, les confie à Fatou qui accepte de
les lui préparer en échange du plus beau "mankonko" et qui se charge en outre de troquer pour lui les plus belles pièces. Pressé de repartir, Azaan ne prend
même pas le temps de "négocier". Fatou, qui est âpre en affaires et a la langue bien pendue s'en trouve toute déconfite et peut-être même un peu déçue...
De retour au bord du lac, Azaan lance sa pirogue et commence à pagayer avec vigueur. Les ombres sont encore visibles, la moitié du jour n'est donc pas
consommée, il fredonne une sourde mélopée pour maintenir son rythme, le bateau file sans bruit vers l'autre rive. Approchant du centre du lac, Azaan plonge sa
main dans l'eau. Un frisson le parcourt : l'eau est chaude. Son inquiétude grandit. Il se lève et plonge son regard dans les eaux du lac à la recherche d'un signe supplémentaire. Toujours debout
sur sa pirogue, il avance maintenant lentement tout en scrutant le fond du lac. Son coeur bat plus vite lorsqu'il aperçoit les grands cercles, rouges comme le sang, ceux-là mêmes qu'il avait
découverts lorsqu'il était enfant.
Il repart, plongeant sa pagaie sauvagement dans les eaux devenues chaudes, en direction du Mont Virunga, il veut être sûr, mais il faut faire vite. Si "Elle"
est revenue comme il le craint, alors toutes les âmes des villages lacustres sont en danger.
Lorsqu'il arrive enfin à l'autre bout du lac près du grand rocher noir où "Elle" était apparue la première fois, le soleil a fini sa course dans le ciel et s'apprête à disparaître derrière les
montagnes. C'est le moment propice, Azaan le sait : "Elle" n'apparaît que lorsque la nuit est tombée. Il dirige sa pirogue vers la mangrove, amarre son bateau
aux racines aériennes d'un palétuvier, et attend. La traversée du lac a été éprouvante pour ses bras. Il saisit le filet qui git à ses pieds, s'en couvre les épaules, autant pour lutter contre la
fraîcheur de la nuit que pour l'avoir à portée de main. Pour lutter contre l'assoupissement qui le guette, Azaan tente de reconstruire ses souvenirs. C'était
il y a si longtemps ! Des images s'imposent à lui, des cris et des odeurs, des couleurs et des pleurs...
Alors que le sommeil, insidieusement, prend possession de lui, Azaan soudain aperçoit une lueur étrange, elle va et vient à quelques dizaines de mètres
de lui, se déplaçant à la surface de l'eau. Il n'y a aucun bruit, comme si la forêt toute proche, la mangrove, la vie aquatique, retenaient leur souffle dans l'attente d'un évènement annoncé.
Azaan détache l'embarcation et la dirige doucement vers la lumière bleue tremblante qu'il voit maintenant distinctement. Ses souvenirs se ravivent. Oui, elle
est bien revenue, la Dame du Lac Kivu, dans sa longue robe bleue... Elle est revenue pour apporter la mort. De l'endroit où il se trouve, gêné par la
végétation, Azaan ne voit que le bas de sa robe qui semble flotter au-dessus du Lac. De la Dame du lac, il ne voit ni le visage ni le corps, mais sa peur lui donne les formes qui conviennent...
Il n'a pas de mal à l'imaginer... ses yeux : probablement comme les charbons que l'on attise, sa peau : noire comme la nuit où elle se cache, ses bras : assez longs et solides pour faucher les
âmes des bords du Lac, et ses mains : aux ongles recourbés pour arracher les coeurs de ses victimes. Etrangement, plus la pirogue se rapproche, plus la lumière bleue s'éloigne. Et puis il y a
aussi cette odeur qui flotte dans l'air, une odeur de pourriture qui vient par vagues frapper les narines d'Azaan et lui donner le tournis.
Il avait fait le projet de lancer son "épervier" et de capturer la Dame du Lac Kivu, mais son filet lui paraît maintenant bien dérisoire. Le danger qu'il pressent lui fait préférer le retour vers
le village et dans la nuit maintenant profonde, il repart lentement vers l'autre rive. La route du retour est plus facile, le courant l'emporte naturellement vers le fleuve Ruzizi dans lequel se
jette le lac au Sud, il n'a qu'à donner de temps à autre un coup de pagaie pour corriger l'erre du bateau. Alors que le soleil blanchit la nuit, Azaan arrive au village, court vers la case d'Abdu
pour lui confirmer ses craintes.
Il faut partir vite, s'éloigner des berges du Lac, informer le village tout entier et les villages alentour. Azaan a peur qu'on ne le croit pas, comme la première fois. Du village de son enfance,
seuls Abdu et lui ont survécu, tous les autres, ceux qui riaient, qui se moquaient, qui le traitaient de fou, tous les autres sont morts.
Seul l'ancien saura leur dire. Il est sage, ils le savent... ils l'écouteront.
----------------------------------------------------------------------------------------------
Epilogue
-------------
En 1986, une éruption limnique fit 1700 victimes dans un rayon de 30 km autour du Lac Nyos.
Le Lac Kivu, comme le Lac Nyos (1700 morts en 1986) et le Lac Nonoun (37 morts en 1984), fait partie de ce que l'on appelle "les lacs tueurs d'Afrique". Situés dans une zone volcanique active, ces grands lacs sont des "bombes" à retardement... En effet les fonds sédimentaires ont accumulés des réserves énormes de méthane, dues à la décomposition des sédiments. Ces réservoirs se craquèlent sous l'effet des "frottements" tectoniques dus à l'activité volcanique des sous-sols. Lorsque la croûte cède, une énorme quantité de gaz méthane s'échappe en nuages mortels, tuant les populations lacustres. Actuellement, le danger est imminent, si les poches de méthane ne sont pas rapidement évacuées et stockées en tant qu'énergie utilisable.
Si ces évènements vous intéressent, M'sieur Google saura vous renseigner mieux que moi... Tous les noms cités ici sont exacts... Quant à la robe bleue de la Dame du lac, on appelle ça chez nous des feux follets**, émanations de gaz méthane qui s'enflamme à l'air libre, autrement plus petits et moins dangereux que cette Dame du Lac de Kivu !
** feux follets : Dans les marécages, les herbes pourrissent et se décomposent en produisant des gaz qui peuvent s'enflammer au contact
de l'air.
Quand une bulle crève, elle donne une petite flamme dansante qu'on appele un feu follet.
Autrefois dans les cimetières, plus souvent dans les marécages, partout où se décomposent des matières organiques, il y a libération de composés du phosphore, spontanément inflammables.
C'est ce qui explique la naissance brusque de ces petites flammes dansantes et brèves, les feux follets, qui frappèrent de tout temps l'imagination des gens, semblant le fait de forces
surnaturelles.
Merci de ta lecture et de ton appréciation
- le 23/03/2008 à 10h55
félicitations
j'apprécie aussi la recherche des "bons mots"
du mot adéquat
leur recherche n'est pas toujours aisée
oui ces nappes de méthane sont épouvantables et tuent tout le monde dans un grand silence
un peu comme chez nous les chauffages mal réglés
beau texte
Plus sérieusement, oui ces nappes de méthane souterraines sont mortelles, l'ont été et le seront encore dans l'indifférence générale. Ca me révolte, c'est la raison d'être de ce petit conte ... parce qu'on touche souvent mieux les consciences en "racontant des histoires"...
Je ne connais pas du tout l'Afrique et je te remercie de me la faire découvrir un tout petit peu. Là c'est la réalité bien présente à travers ce conte
Bravo ! Merci !
c'est un sacré défi à relever que d erpésenter ainsi un phénomène naturel ô combien méconnu( et au pôle Nord avec la fonte des glaces un jour ou l'autre...)
et tu as réussi ce challenge avec émotion, je suis d'accord avec Marc, ce choix des mots, cette transcription d'une culture, tout est parachevé ici... merci de ce bon , très bon moment.
bises,
Merci pour ce conte très bien écrit .
Martine je suis de retour du Lavandou et j'ai mis modestement mon blog à jour
à Bientôt . PM
Je vais aller de ce pas voir tes photos...
Dis-donc, ton départ approche... ressens-tu un peu d'excitation ????
Bonjour ! un ptit coucou !
bonne journée et bon jeudi ! bisous !
Et je vous laisse un autre blog si ça vous dit ! merci !
http://les-inoubliables.over-blog.net/


Danielle
- le 27/03/2008 à 16h39
tu as le droit d'être absente quand tu veux, au bout de 10 tu as un avertissement, et au bout de 10 avertissement on es tous morts
et de leurs véritables parcours à travers la vie
...
je n'écoute même plus la radio
le temps qui se déplie dans ton texte fait contraste avec celui de ces lieux pressés et bavard
J'ai senti la présence de ton héro
et l'angoisse de ne pas être cru
merci