Campo Stellae (Le champ des Etoiles)

" PLUIE TROPICALE"

(Luanda, Mars 2005)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La voiture traverse le Bairro Popular en cahotant... la pluie tombe, d'abord en fines gouttelettes qui font écran sur le pare-brise, puis, après quelques minutes, de grosses et lourdes gouttes noient l'espace et rendent moins praticable encore la chaussée déjà criblée de trous d'obus. Ils se remplissent rapidement et deviennent de véritables pièges dont il est difficile d'estimer la profondeur... Comme si elle avait attendu la pluie pour s'affairer dehors, la foule se presse et s'agite de part et d'autre de la ruelle, il faut alors manoeuvrer serré pour éviter les trous et les piétons inconscients...

 

 

Présence insolite au milieu du passage, un haut monticule de latérite rouge barre la route : à son sommet, un chien jaune assis, impassible, domine la situation et malgré la pluie qui coule sur son pelage, sage et stoïque, il porte un regard désabusé sur cette agitation humaine. Au prix d'une manoeuvre acrobatique et périlleuse, la voiture contourne l'obstacle et continue sur sa lancée. Le chien n'a pas bougé...

 

 

Au milieu des gerbes d'eau soulevées par le véhicule, surgit une adolescente. Ses vêtements trempés sont plaqués sur son corps mince et luisant, la pluie ne semble pas la gêner... Sur son visage ébène un éclatant et merveillleux sourire : elle s'amuse de la situation, court pieds nus entre les voitures, caracole comme un cheval sauvage à qui l'on aurait soudain rendu la liberté, elle lève ses bras graciles vers le ciel, laisse couler l'eau sur son corps, tourne et virevolte, ses hanches battent la cadence d'une musique exotique imaginaire, son regard dit toute la jouissance qu'elle éprouve, d'être là, sous la pluie, libre et heureuse ...

 

 

La voiture a ralenti son allure, elle doit maintenant rouler au pas... sur une centaine de mètres la rue n'est plus qu'un cours d'eaux boueuses où flottent quelques détritus informes. Au bord de cet océan, deux hommes négocient un marché, l'un porte un costume trois pièces, chaussures de cuir, attaché-case, l'autre ne porte qu'un short long, torse et jambes nus, il se baisse et prend le premier sur son dos, à califourchon, passe ses bras musclés sous les genoux de l'élégant, traverse, eau à mi-jambes, et dans un grand éclat de rire décharge son fardeau au sec, moyennant quelques kwenzas...

 

 

Bien que les vitres fermées de la voiture atténuent les bruits de la rue,  les rythmes afro-lusithaniens pénètrent jusqu'au fond des entrailles, les musiques, différentes, s'enchaînent par vagues successives, au gré de la progression du véhicule jusqu'à ne faire qu'une seule et même musique, un seul tempo, comme les battements sourds du coeur de l'Afrique.

 

 

Pour protéger sa coiffure de la pluie, une femme très âgée, visage buriné, yeux délavés, madonne aux cheveux blancs crépus serrés dans un sac plastique publicitaire, a noué superbement son foulard improvisé. La marque "JUMBO " en grosses lettres rouges, adroitement disposée, forme comme une énorme fleur au-dessus de l'oreille, d'où pend lascive et incongrue une longue boucle d'or. Le buste droit, le regard altier, elle attend, assise sous un auvent de fortune, que la pluie cesse, que le taxi-brousse arrive, ou que le temps s'écoule...

 

 

Après les ruelles animées du quartier commerçant, la voiture pénètre maintenant dans la zone d'habitation du Mousséqué, où les cases, plus espacées, ménagent quelques aires de jeu ou de rencontre parfois flanquées d'un immense baobab dont la vocation d'arbre à palabres paraît évidente. Ici, la terre absorbe encore les flots célestes et les restitue en nappes de vapeur chaude qui flottent à quelques centimètres du sol. Une femme dispose sa lessive sur une corde tendue : ainsi le linge, rincé à l'eau de pluie, sera plus doux .

 

 

Au loin, on distingue déjà les lumières de la ville, on s'en approche en rejoignant par le Largo  1er  Maio les boulevards bitumés. La pluie tombe toujours, moins drue... Les essuie-glaces battent la mesure comme un métronome bien réglé, et chaque va-et-vient des balais de caoutchouc tente d'effacer le souvenir si proche de ces instantanés fragiles, visages capturés, instants de vie volés, à travers une vitre mouillée ! .

 

 

 

 

 

 

Martine,

Pèlerine et Citoyenne du Monde 

Luanda, à l'autre bout du monde

 

 

Mar 1 mar 2005 Aucun commentaire