Campo Stellae (Le champ des Etoiles)

Le 37ème jour : Lundi 22 Mai Hospital de Orbigo/Astorga

  Je me suis réveillée de bonne heure et de bonne humeur. Mon sac est déjà prêt. « Pero me approvecho el tiempo » (mais je prends mon temps). Je déjeune tranquillement tout en regardant Fernand préparer son « matériel ». Il n’a pas de sac à dos, il réunit ses quelques rares affaires dans un sac en plastique qu’il roule en boudin dans une couverture SNCF. Il enveloppe le tout dans une petite bâche à remorque qui doit lui servir de poncho quand il pleut. Puis il sangle son bagage avec une ceinture de cuir assez longue dans laquelle il passe la tête puis un bras pour pouvoir porter son fardeau sur le dos, en diagonale. Le bagage est léger, mais le fardeau est lourd. En le voyant partir, j’ai le cœur qui se serre…   Mariluz et Juan me retiennent quelques minutes, pour me remercier d’avoir joué les hospitalières hier et pour me donner leurs coordonnées postales. Nous découvrons juste, alors que je suis sur le départ, que nous aurions pu nous rencontrer il y a quelques années au Nigéria. Ils y ont vécu 7 ans, moi 3 … et nous vivions dans la même rue « Ojo Olubun Close » sur Victoria Island… nous nous promettons de nous revoir.   En franchissant, à 9 h 00, le seuil du refuge je me dis que Fernand n’est sans doute pas très loin et j’accélère le pas. Le ciel est nuageux mais s’éclaircit à l’Ouest. Je prie pour mes pieds et ça marche, je ne ressens aucune douleur, aucune ampoule, aucun bobo. Super ! Dès la sortie du village le paysage change. Canaux d’irrigation, cultures maraîchères, je ne suis plus dans le Paramo et à l’horizon se détachent maintenant la silhouette de montagnes encore lointaines mais que je sais devoir gravir bientôt.   A Villares de Orbigo, village de maraîchers, on rince les poireaux dans le canal avant de les transporter sur les marchés locaux mais aussi vers de lointaines destinations. A Santibanez de Valdeiglesias, pas un chat dans les rues, enfin, si… deux. Je suis partie depuis plus d’une heure et pas l’ombre d’un Fernand à l’horizon. Juste avant Villares il y avait une autre option possible, il a dû prendre l’autre route. Je ne sais pas pourquoi mais j’ai de la peine… une citation de Saint-Ex dans le Petit Prince tourne en boucle dans ma tête : « on devient responsable pour toujours de ce que l’on a apprivoisé ». Je m’en veux de l’avoir laissé partir sans une parole de réconfort, ou même une accolade, ou même un grand sourire ou tout simplement une chaude poignée de main.   Dès la sortie de Santibanez la beauté du paysage me saute à la gorge. J’entre dans une magnifique forêt, je marche d’abord sur un lit de sable, puis un sentier de galets et de pierrailles rouges sang au milieu des chênes verts. Je croise des hirondelles qui ont squatté les trous d’une ancienne carrière. Je reste là un quart d’heure à regarder leurs virevoltes, puis je côtoie les grenouilles et le héron indifférent à la cacophonie des batraciens. Je m’extasie devant les champs d’avoine d’un vert bleuté et j’arrive après un peu plus de 3 heures de marche à la Croix de Santo Toribio qui surplombe San Justo de la Vega et au loin, Astorga dont on distingue parfaitement la flèche de sa cathédrale. Il me reste un peu plus de 6 km à parcourir.   En redescendant vers San Justo, je m’arrête pour saluer un paysan en train de bêcher au soleil la terre de ses vignes. Je m’enquiers de son raisin et de son vin. Il me répond qu’il produit en petite quantité un « Bierzo » de grande qualité, mais ajoute-t-il, il le fait maintenant par habitude et pour ne pas mourir d’ennui. Severino, c’est son nom, a 70 ans et a perdu sa femme Virginia, il y a quelques temps. Elle est morte d’un cancer du sein à l’âge de 53 ans. Il ne s’en remet pas. Il n’a aimé qu’elle, me dit-il, et je vois ses yeux s’embuer d’un coup. -         Ah, si tu avais vu, Pèlerine, comme elle était belle quand je l’emmenais à mon bras, le soir au « Paséo ». Sans elle je ne veux plus y retourner, alors je m’occupe de ma vigne, sinon elle va mourir aussi … -         -         Mais dis-moi « guapa » (ma jolie ), tu chemines seule ? -         Oui, mais St Jacques est un bon gardien, il ne peut rien m’arriver. Et puis j’ai quand même fait près de 700 km toute seule et je n’ai pas eu de problèmes. -         Oh Pèlerine, le Cebreiro ça n’est pas rien. Tu es bien sûre de vouloir le franchir sans quelqu’un pour te protéger ? -         Eh oui, je préfère marcher seule… -         Mmmm, prends garde à toi quand même… Tu as le temps ? Je finis ce petit carré et je t’accompagne sur un bout de chemin…   J’attends donc Severino et puis nous redescendons vers le village, bras dessus-bras dessous, et j’apprendrais bien d’autres choses encore. Après un petit quart d’heure de marche tranquille il me montre sa maison et me propose un verre de son Bierzo. J’accepte avec plaisir et pas seulement pour lui faire plaisir… Nous nous quittons sur une dernière recommandation de Severino :   -         Prends garde à toi Pèlerine, en Galice il y a des voyous sur le chemin ! -         Rassurez-vous Severino, j’ai mon ange gardien qui veille en permanence ! -         Adios Peregrina … Buen Camino ! -         Adios Severino !   Je me retourne plusieurs fois, sa silhouette sur le pas de sa porte n’a pas bougé, je lève mon bras une dernière fois.   Je passe le pont sur le rio Tuerto, puis je longe la nationale, je passe un passage à niveau, puis un second. Tout cela sent l’arrivée vers une grande ville, je hais la traversée des villes ! Alors pour me donner du courage je me mets à chanter à tue-tête. Tout le répertoire du folklore béarnais y passe ! J’entends quelqu’un me héler derrière moi :   -         Française ? -         Oui… Français ? -         Ben oui !   On se regarde, on se reconnaît, et on se met à rire… On ne s’était pas revus depuis 20 ans, on se connaît depuis 30 ans ! Jean-Claude A. et moi travaillions dans la même entreprise (en Béarn) à l’époque. On rit beaucoup de ces retrouvailles, on se raconte un peu tout en marchant vers Astorga et j’arrive sans m’en apercevoir devant l’Albergue. Nous nous disons « au revoir, à dans 20 ans » car Jean-Claude a choisit de passer la nuit dans le gîte suivant…   Je retrouve au refuge les 3 Françaises de St Gaudens dont c’est le dernier jour. Elles terminent là le 3ème volet annuel de leur pèlerinage qu’elles termineront l’année prochaine en repartant d’Astorga. Nous décidons d’aller ensemble déguster le fameux « Cocido Maragato » spécialité gastronomique du pays « Maragate ». Le lundi tous les commerces sont fermés, y compris le palais épiscopal conçu par l’Architecte Gaudi, que j’espérais visiter… Mais après une bonne heure de déambulation qui nous fera malgré nous visiter la ville, nous trouvons le « bon restaurant » qui nous permettra de découvrir ce plat « somptueux ». Il consiste en 8 ragoûts de viandes différentes et de légumes, mijotés des heures durant dans des casseroles de cuivre, et servis séparément. Le repas se termine par…. le bouillon ! Le tout arrosé d’un « bierzo » tout aussi goûteux !   Heureusement, le refuge ne ferme ses portes qu’à 23 heures… nous y arrivons de justesse, le ventre un peu tendu par l’excès (lent) repas…
Dim 22 jan 2006 4 commentaires
Toutes ces retrouvailles, ces clins d'oeil du hasard, tu crois que ce ne sont que des coïncidences ? Ou y at-il un dessein et si oui , lequel, et pourquoi ? Heu...je n'embête personne avec mes questions, j'espère.....Amicalement, J F
Jean François - le 02/02/2006 à 19h13

Non, JF, tu n'embêtes personne parce que ta question est tout à fait pertinente ! Oui c'est vrai on pourrait se demander si "tout ça" ne correspond pas à quelque chose d'inscrit et qu'il faudrait savoir décoder.... J'ai trouvé des réponses partielles, ... et je suis sûre que les années qui viennent sauront rajouter encore quelques éléments tangibles à mes interrogations... des éléments que j'aurai glânés sur le chemin...

amitiés à toi, bises, Martine

Martine, Pèlerine et Citoyenne du Monde
On reste le souffle soupé devant tant de marche incessante... Ajouter le tourisme à l'effort physique, ouf !
valentine - le 02/02/2006 à 22h40
Je crois que passé les 3 premières semaines, la marche devient une sorte de drogue nécessaire... on a oublié qu'avant on ne marchait pas... j'ai vraiment eu l'impression, après un certain temps, d'avoir toujours été sur un chemin, à marcher, marcher, marcher... et tu sais, aujourd'hui il m'arrive encore d'en rêver et de marcher dans ma tête... bises, Martine
Martine, Pèlerine et Citoyenne du Monde
Hélas, oui, en fait, tu n'est pas servie par la chance, car contrairement aux heureux qui roulent en voiture, tu ne trouves jamais les musées ouverts au moment où tu passes.
Je suis surprise par l'expression "goûteux" : je croyais que ça ne se disait que dans le Nord, et tu es du Sud ? !
valentine - le 02/02/2006 à 22h42
Ben oui je suis du Sud..., mais mon vocabulaire sait glâner un peu de tout partout pour s'enrichir... mais je crois bien que ma mère employait souvent ce mot là. Goûteux... qui a du goût... je trouve ça plus parlant que délicieux ou bon... non ?
Quant aux musées ils se trouvent toujours dans les grandes villes et quand on marche sur le chemin on n'a qu'une idée : s'éloigner des grandes villes le plus vite possible ! amitiés (merci de tes nombreux commentaires Valentine !) bisous, Martine
Martine, Pèlerine et Citoyenne du Monde
2 étapes avec toi ce soir. Il y a 2 jours, j'ai regardé un documentaire à la télé sur le Camino mais je préfères ton chemin, un peu solitaire mais plein de rencontres et quelles rencontres, que certains que l'on voyait en groupe... mais à chacun son Chemin surement...
mahina - le 08/05/2006 à 18h41