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Le 32ème jour : Mercredi 17 mai – Calzadilla de los Hermanitos/Mansillas de las Mulas (25 km)
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Tôt ce matin j’ai entendu partir « les autres »… J’ai attendu qu’il n’y ait plus personne pour me lever à mon tour. A 7 h 30 je trouve enfin le courage de quitter la tiédeur de mon duvet. Je prends une douche et je déjeune en prenant mon temps… après tout rien ne presse, le chemin m’attend !
A 8 h 30, je suis à nouveau sur la route. En traversant l’unique rue du village je rencontre Carolina et ses 93 printemps en grande conversation avec un homme déjà plus tout jeune, elle parle haut et fort et rit beaucoup… le monsieur doit être dur d’oreille, elle m’apostrophe d’un joyeux :
- Holà Peregrina ! Buen tiempo para caminar ! (bonjour pèlerine, beau temps pour cheminer !)
- Holà Carolina, como està ? (bonjour Carolina, comment ça va ?)
Nous nous embrassons comme si nous nous étions toujours connues… :
- Alors belle pèlerine, tu n’oublieras pas de prier pour moi à Compostelle ? Tu te souviendras, hein, de Lui dire que je veux fêter mes 100 ans, et plus si c’est possible, hein Pèlerine, tu n’oublieras pas ?
- Non Carolina, je n’oublierai pas et je ne vous oublierai pas non plus…
- Tu vois celui-là ? Il m’a pas oublié non plus (et plus bas elle ajoute : il faut parler fort si tu veux qu’il entende… lui il a veilli plus vite que moi ! et elle part d’un grand rire) quand on était jeune c’était un drôle, ah ! il savait les trouver les bottes de pailles quand on faisait les foins ! (et Carolina de rire à nouveau en tapotant le bras du vieil homme…) hein Ignacio ?
Je ne suis pas sûre qu’Ignacio ait tout compris, mais il rit aussi de toutes ses dents, enfin, celles qu’il lui reste !
- Tiens, je vais t’accompagner un brin (elle me prend le bras et m’entraîne sur le chemin) Allez Ignacio « hasta pronto !» (à bientôt !)
Je m’éloigne donc au bras de Carolina, essayant d’accorder mon pas au sien. Elle marche tout doucement mais elle a une énergie incroyable, et elle est très curieuse, elle veut tout savoir de moi, mon âge, d’où je viens, si je suis mariée, si j’ai des enfants, est-ce que ma grand-mère vit toujours ? mes parents ? mes frères, mes sœurs… Ah, tu travailles ? Informaticienne ? qu’est-ce que c’est ça ? Alors je lui explique, mais là j’ai l’impression de lui parler hébreu … elle s’arrête et reste un long moment silencieuse, puis elle me dit :
- Tu vois Hija (« ma fille »), toute ma vie je suis restée au village, j’ai vu arriver les voitures, les avions, l’électricité, la télévision, le téléphone, et maintenant tu me parles des ordinateurs… tu comprends pourquoi je veux qu’Il me laisse vivre encore longtemps ? Dis-moi ma fille, allez, je te pose une dernière question avant de te laisser partir : « on dit qu’ils sont allés sur la lune… est-ce que tu crois que c’est vrai toi ? »
- Carolina, (et là je sens que ma réponse est prise très au sérieux…) oui, ils sont bien allés sur la Lune… et ils en sont revenus…
- Alors c’était vrai !… répond-elle doucement.
Ma réponse semble la plonger dans une réflexion perplexe… Du coup, Carolina a perdu toute sa verve, elle ne parle plus… elle me serre très fort le bras, puis elle s’arrête à nouveau.
- Allez, Hija, va sur le chemin et n’oublie pas de prier pour moi à Compostelle !
- Je vous le promets, adios Carolina !
Elle me serre très fort contre elle… J’embrasse la peau ridée de sa joue fraîche, je ne sais pas pourquoi mais mon cœur se serre en la quittant. Pourtant hier, à cette heure-ci, je ne la connaissais même pas...
Je me retourne plusieurs fois pour la saluer de la main, sa silhouette menue se détache au milieu de la rue en terre où le passage d’une voiture doit créer l’événement…
La pluie est tombée toute la nuit, mais ce matin je retrouve un ciel sans nuages. A nouveau j’ai l’immensité du paysage pour moi toute seule… L’horizon derrière et l’horizon devant ! Des champs à perte de vue, pas âme qui vive, pas une maison, pas un arbre et il y a de grandes chances pour que ce soit la même chose durant une vingtaine de km. J’ai choisi de marcher sur l’antique chemin et ça et là je retrouve en effet des tronçons de la chaussée romaine qui a donné son nom à nombre de villages alentour : Calzada, Calzadilla…
En partant je m’étais dit que la prochaine vague venant de Sahagun ne devrait pas me doubler avant 11 h… En effet, moins de 3 heures après avoir quitté Carolina, deux silhouettes se détachent à l’horizon et se rapprochent très vite… Oui, je sais, je marche lentement ! Bientôt ils sont tout près et m’interpellent d’un ironique :
- « Alors ?… ça va doucement ? »
- « mais sûrement…. ! » je réponds.
Ils me dépassent, s’éloignent aussi vite qu’ils étaient arrivés sur moi et ne sont bientôt plus que deux petits points à l’horizon ! Tant mieux… je préfère marcher seule.
Vers 12 h 30 une autre ombre se rapproche derrière moi et un bras s’agite… Je continue doucement… puis quand je sens que l’autre n’est plus qu’à quelques mètres de moi, je me retourne et je vois un homme agiter le bras et se rapprocher… Il ouvre la bouche mais je n’entends rien. Je vais vers lui en pensant qu’il a soif et ne peux plus parler.. Mais en m’approchant davantage, je comprends pourquoi aucun son ne sort de sa bouche : il a un trou dans la gorge et probablement plus de cordes vocales. Il a subi une trachéotomie et ses paroles sont un murmure qu’il faut être à moins d’un mètre pour entendre. Il ne parle ni français, ni espagnol, ni anglais : il est brésilien. Il me montre la carte du chemin et pointe son doigt vers le village que nous ne devrions pas tarder à voir : Reliegos. Lui, murmurant en portugais, et moi lui répondant en espagnol, nous arrivons à communiquer. Il semble inquiet de savoir si nous sommes près de Mansilla et voudrait être rassuré sur le nombre de kilomètres qu’il nous reste à parcourir. Encore une fois l’horizon ne laisse entrevoir aucun maison, aucun clocher, rien…mais d’après mes calculs nous devrions être à 3 ou 4 km de Reliegos, je le lui dit, rassuré il reprend sa route et je le suis, de loin. Il disparaît de ma vue mais je le retrouve quelques centaines de mètres plus loin, au bord de ce qui me semble être un ruisseau, vu d’en haut. En descendant vers le marais en contrebas, je m’aperçois que le ruisseau en question est plutôt large et surtout assez profond. Il n’y a pas de gué pour le passer mais le chemin continue au-delà. Tout indique qu’il faut traverser là !
Interrogateur, Joao (c’est son nom) me demande si je sais où l’on peut passer. Sur le guide, l’Arroyo Valdearcos n’est profond que de 40 cm. Mais après les pluies de ces derniers jours et surtout le déluge d’hier et de cette nuit, il y a plus d’un mètre d’eau à l’endroit le plus profond… C’est là que je me rends compte de l’utilité d’avoir un grand bâton de marche pour apprécier la profondeur des ruisseaux !
J’explore la rive du côté droit mais on s’enfonce dans le marais spongieux et aucun passage n’apparaît plus facile, lui explore le côté gauche et arrive à la même conclusion.
Si j’avais été seule, j’aurais bien enlevé mon pantalon et mes chaussures… mais je traverse tout habillée en tâtant précautionneusement avec mon bâton car je ne vois pas le fond et les pierres sont glissantes. Au plus profond l’eau m’arrive presque à la taille… Enfin j’arrive de l’autre côté et je fais signe à Joao qu’il peut y aller. Je comprends ce qui l’effraie et pourquoi il a préféré m’attendre avant de traverser. Je vois qu’il presse une poche plastique devant sa gorge et qu’il craint de glisser et de faire rentrer de l’eau dans ses poumons. Je l’encourage de la voix et du geste et je prends une photo… Dès qu’il arrive sur l’autre rive, il insiste pour me prendre en photo lui aussi, je repars donc dans l’eau pour fixer le souvenir de cette traversée mémorable ! Plutôt mouillés et transis mais contents d’avoir pu franchir l’arroyo sans incident, nous finissons par rires aux éclats en voyant l’état de nos vêtements trempés et de nos chaussures qui font « schlouf-schlouf » à chaque pas. Les épreuves rapprochant, nous repartons ensemble vers Reliegos où Joao veut terminer son étape.
Le soleil se montre un peu mieux et sèche rapidement mes vêtements, mais pas mes chaussures, alors je prends plaisir à patauger de plus belle dans toutes les flaques à grenouilles que je rencontre. Et ça me fait un bien fou !
Joao me demande à nouveau si Reliegos est encore loin. En principe le village doit se trouver à moins de 2 km mais on ne voit strictement rien. Et puis tout à coup, un clocher se dessine derrière une colline. Ca y est, le village est tout près… mais à l’entrée il y a de bizarres monticules de terre herbeuse surmontés de cheminées… Je finis par comprendre qu’il s’agit de bien étranges maison souterraines !
J’accompagne Joao jusqu’à l’Albergue puis, comme j’ai l’intention de poursuivre jusqu’à Mansilla de las Mullas, je m’arrête au café du village pour me restaurer un peu : albondigas et salade verte ! Un petit café noir plus tard, je repars vers Mansilla. Pendant mon repas, j’avais demandé à la serveuse de me donner quelques vieux journaux pour absorber l’eau de mes chaussures, mais elles sont encore très humides et font floc-floc à chaque pas. Mais mes vêtements sont complètement secs, le soleil tape dur maintenant. Il reste 6 km jusqu’à l’Albergue, j’y arrive à 17 heures. J’y retrouve Dominique et beaucoup de pèlerins qui avaient choisi l’itinéraire balisé et que je n’avais pas vus depuis deux jours, Rik et Yvonne les flamingants, Pierre le Lyonnais, Oscarina la petite franco-portugaise et le couple d’Allemands si gentils, Anita et Christian.
Au fond de l’Albergue il y a une cour intérieure, un patio au milieu duquel pousse un immense et magnifique figuier. Dans la chaleur de cette fin de journée l’air embaume de ce parfum si particulier des feuilles… Le sac posé près du lit que l’on m’a attribué, la douche prise et la lessive faite, je me suis installée avec mon carnet et mon stylo sur une chaise dans le patio… Les pieds sur le tronc du figuier, la chaise inclinée, je lève les yeux vers le carré de ciel bleu qui se découpe au-dessus des hauts murs des maisons voisines. Elles « emprisonnent » l’Albergue mais lui donne un petit air de paradis perdu, et je repense à Carolina….
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