Jeudi 19 janvier 2006
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Le 35ème jour : samedi 20 Mai Villar de Mazarife/Hospital de Orbigo
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Toute la nuit j’ai regardé les étoiles, jusqu’à ce qu’elles s’éteignent, une à une, et que le ciel s’éclaircisse… mais le matin frileux me surprend alors que je m’endors enfin. L’humidité de l’aube m’oblige à me lever avec les autres. Cette nuit sans sommeil ne m’a pas permis de récupérer comme les autres jours et j’ai l’impression que chacun de mes membres pèse une tonne. Je me fais un café. Je me bouge avec lenteur, sans conviction…
Et puis finalement je pars. J’ai confié à Karine qui rentre en France par le bus un petit kilo de trop pour alléger mon sac. Je me déleste de mon matériel de peinture, mes tubes d’aquarelles, mes blocs de dessin. Elle les donnera à mon fils Brice, ce soir, à Socoa… Marrant de penser que je marche depuis 35 jours et qu’il suffirait d’une ou deux journées de bus pour que je rentre chez moi…
Je suis assez confiante, cette étape sera plus courte que les précédentes. Je ne devrais avoir aucun mal à faire ces 15 km jusqu’à Hospital de Orbigo. Le seul doute que j’ai c’est qu’il faut marcher sur le bitume pendant une dizaine de km. C’est mortel pour les mollets mais surtout pour les pieds… Est-ce que je tiendrai le coup ? Je longe une petite route de campagne, bordée par des champs de coquelicots. Le ciel est bleu, le soleil brille… tout va bien.
Après 10 km d’asphalte avalés tant bien que mal puis une petite échappée sur chemins de terre… j’arrive à Villavante. Le village et ses abords sont très animés, partout des tracteurs, des engins agricoles en pleine activité… Mais encore une fois la fatigue est la plus forte. J’ai le plus grand mal à faire les 5 derniers km et je vois enfin le pont d’Hospital de Orbigo comme une délivrance…
Lorsque j’entre à l’Albergue paroquial, 32 calle Alvarez de la Vega, mon désarroi est grand, je suis épuisée… mais l’accueil des hospitaliers, Mariluz et Juan, est d’une douceur infinie. Mariluz me parle affectueusement, en me tenant la main et ses douces paroles, le bon sens évident de ses conseils, me convainquent de rester, enfin, le temps d’évacuer cette fatigue qui me porte trop souvent au bord des larmes. Je prends une douche, je grignote un brin et je m’écroule toute habillée sur le lit. Je tombe dans un sommeil aussi profond qu’un gouffre, jusqu’à 6 heures du soir. Mariluz vient me voir plusieurs fois dans mon sommeil, sans me réveiller… Il y a des aller-venues toute l’après-midi dans le dortoir, mais je n’entends rien… Je suis loin… Je plane…
Lorsque je me réveille enfin, Mariluz éclate de rire en me voyant, tel un zombie, jeter des regards inquiets autour de moi sans plus savoir où je suis.
Je découvre le patio de l’Albergue, où, pour donner de l’espace à cette cour intérieure, on a peint un magnifique trompe-l’œil sur la totalité d’un mur. C’est magnifique. De nombreuses plantes vertes donnent à l’endroit un petit air de jungle sympathique, et puis un grand jardin-fouilli occupe tout l’arrière de cette superbe maison récemment restaurée et aménagée en refuge de pèlerins. Le soir descend et je reprends vie. Je vais faire quelques emplettes car demain dimanche, l’épicerie sera fermée. Je me prépare un repas royal, une salade, une côte de veau et une petite crème à la vanille… Tout en dégustant ce festin je me rends compte qu’un pèlerin me regarde fixement, et détourne les yeux quand je croise son regard. Je l’ai rencontré à l’épicerie, il achetait « une » boite de sardines. Je lui demande s’il a déjà dîné. Il me répond qu’il ne mange qu’un jour sur deux, pour économiser. Je le regarde mieux, il a dû arriver dans l’après-midi lorsque je dormais. Je ne sais pas lui donner d’âge (30 ? 40 ? ou plus ?). Sa mise est rudimentaire, un pantalon (qui ne sort pas de Décatlon avec des zips partout) en toile marine bien défraîchi, un pull dont les coudes sont presque transparents et qui accuse de nombreuses années d’usage, sa coupe date aussi et sa barbe n’a pas été taillée d’hier. Mais ses yeux sont doux. J’ai honte tout à coup devant ma côte de veau énorme, à peine entamée. Je lui en propose une moitié en disant que j’ai eu les yeux plus grands que le ventre et qu’il me rendrait service en m’aidant à la finir. Il accepte avec « ferveur » et à le voir engloutir sa part, je me demande de quand date son dernier repas. Nous parlons un peu, mais Fernand est discret, comme « empêché » par une extrême timidité. Je lui demande d’où il vient, il sourit mais ne me répond pas. Je n’insiste pas et pour rompre la gêne qui vient de s’installer je lui dit que je viens du sud-ouest et j’ ai l’impression qu’en citant certaines villes de France où je suis passée son œil brille un peu plus. Notamment quand je cite Sauveterre de Béarn. Comme si ce mot était un sésame, il lache tout d’un coup : « oui je connais bien, j’y ai gardé des cochons, dans une ferme » et il ponctue sa tirade d’un rire sonore et étrange. Son élocution est un peu bizarre, avec des graves et des aigus, et lorsqu’il rit on dirait qu’il force le ton comme quelqu’un qui, justement, n’aurait pas appris à rire… HA !… HA !… HA !… sur trois notes décroissantes… Fernand me plaît bien, il y a quelque chose en lui qui me touche énormément. Et puis le silence retombe et je le vois perdu dans ses pensées, on dirait qu’il a déjà oublié que je suis là…
Je m’éloigne vers les dortoirs, il n’est que 21 h, le refuge est plein mais la chambre où je me suis installée n’a qu’une dizaine de lits et bénéficie d’une certaine intimité, de plus ce soir, il n’y a que des pèlerines… c’est de bon augure pour une nuit sans ronflements !
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