Vendredi 20 janvier 2006
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Le 36ème jour : Dimanche 21 Mai - Hospital de Orbigo (repos)
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Je ne sais si les un(e)s ou les autres ont ronflé cette nuit. J’ai dormi d’un sommeil si profond que le ciel aurait bien pu me tomber sur la tête, je n’aurais rien senti ! Je me lève très tard : 8 h 30 et la plupart des pèlerins sont déjà partis. Je déjeune tranquillement au soleil, puis, pour ne pas blesser mes hospitaliers très pratiquants, j’assiste à la messe dans l’église San Juan juste à côté du refuge. Je fais un petit tour dans le village, vers « El Puente de Orbigo ». A mon retour, Mariluz et Juan me confient les clefs de l’Albergue. Ils ont une réunion à Astorga et me nomment « hospitalera » d’honneur. En leur absence je suis donc aujourd’hui chargée d’accueillir les pèlerins.
Je découvre que Fernand n’est pas parti. Il a d’affreuses blessures aux pieds et se donne aussi une journée de repos pour les soigner. Je regarde ses chaussures. Des godillots de cuir, à lacets, qui ne sont certainement plus tout à fait étanches à en croire les semelles qui jouent les filles de l’air… L’eau ramollissant les chairs c’est un passeport pour les ampoules ! Mis en confiance par notre petite conversation d’hier Fernand se livre peu à peu et son histoire n'est pas commune.
Fernand est un enfant abandonné, placé par la DASS chez un couple de fermiers qui avaient davantage besoin de main-d’oeuvre que de donner de l’affection à un orphelin. Il en est devenu le « valet de ferme », il gardait les cochons, nettoyait les étables, n’avait jamais de vacances… Les fermiers n’étaient pas tendres avec lui. Un jour de sa quatorzième année il est parti sur les chemins, ramené quelques jours plus tard par les gendarmes à qui sa disparition avait été signalée. A cause de cette fugue, la DASS le considéra alors comme une forte tête et le confia à d’autres fermiers (il fallait bien profiter de son savoir-faire en échange de la soupe…) en insistant sur le caractère rebelle et imprévisible de Fernand. Ces fermiers devaient être partisans de la punition dissuasive, celle qui tombe avant la faute… et la vie du pauvre Fernand devint semble-t-il un calvaire, jusqu’à ses 18 ans. Il me raconte son histoire d’une voix presque inaudible, mais la ponctue régulièrement de son grand rire à trois temps HA !… (silence) HA !… (silence) HA !…, comme pour balayer d’avance toute compassion inutile ou gênante.
Sa fugue, quelques années plus tôt, avait dû lui donner le goût de « cheminer » alors Fernand est parti sur les chemins de France, louant ses bras pour les vendanges, pour la cueillette des fraises, des asperges ou des pommes, vivant de travaux saisonniers. Mais les mois d’hiver étaient durs à passer, Fernand mendiait de temps en temps, et se retrouvait parfois au poste de police… Un jour sur un chemin il a rencontré un pèlerin, fait quelques étapes avec lui et considérant que sur le chemin personne ne lui demandait ses papiers, qu’il pouvait trouver le gîte, à défaut de couvert, il a décidé de s’engager sur le camino… Fernand est sur le chemin de Compostelle depuis deux ans. Sa qualité de « pèlerin » lui permet d’être accueilli partout sans arrière-pensées. Il trouve dans les refuges une sorte de reconnaissance et un peu de la chaleur qui semble lui avoir fait cruellement défaut depuis toujours… S’il n’est pas un vrai pèlerin, Fernand est un vrai cheminot sans maison, sans travail, sans famille.
Les premiers pèlerins arrivent vers 13 h, d’abord un anglais, suivi des 3 dames de St Gaudens, puis un groupe de 3 jeunes français partis du Puy en Velay, leur arrivée coïncidant avec le retour de Mariluz et Juan. Je prépare un repas léger : salade verte, œufs durs, poivron rouge, asperges, maïs et champignons. Mariluz a acheté des gâteaux à la crème et aux amandes à Astorga, Juan est allé chercher une bouteille de vino tinto dans sa réserve personnelle. Nous déjeûnons dans le patio comme des amis de longue date. Fernand a décliné mon invitation et a préféré manger sa boîte de sardines à l’huile (pour ne pas s’habituer, m’a-t-il dit, à manger tous les jours), mais je crois aussi qu’après toutes les confidences qu’il m’a faites ce matin il a besoin d’un peu de silence…
Au calme du patio le matin succède un brouhaha général et une certaine effervescence au fur et à mesure de l’arrivée des pèlerins. Et puis l’orage éclate et la pluie se met à tomber drue sur les galets qui pavent la cour intérieure. Cela fait des petits ruisseaux qui chantent un air nostalgique en s’évacuant dans les bondes vers les égoûts…
Comme il pleut, certains jouent aux cartes, d’autres racontent leurs chemin, font leur lessive, écrivent sur leurs carnets de route. Je choisis de me faire un thé et me rapproche d’un groupe que j’entends parler et rire assez fort. Il y a Fernand et les 3 jeunes partis du Puy-en-Velay. D’emblée leur attitude me gêne. Mais je n’ai pas entendu le début de leur conversation. J’attends d’en savoir plus. Ils font partie du Mouvement des Jeunes Catholiques et ont participé récemment à ces journées mondiales de la jeunesse à Rome. Ils ont rencontré le pape : ça leur donne une suffisance ! L’accoutrement de Fernand semble les intriguer au plus haut point et ils lui demandent ce qu’il fait dans la vie. Il leur répond qu’il garde les cochons… Ils se moquent ouvertement de lui et rigolent bêtement en se tapant sur les cuisses. Fernand, comme un rempart, brandit son rire tonitruant HA ! … HA ! … HA !… J’ai mal pour lui et je suis révoltée, vraiment j’ai envie de leur « balancer » une tarte. Pour faire diversion je propose du thé à tout le monde et je demande l’aide des 3 jeunes pour porter tasses et bouilloire et puis une fois hors de portée des oreilles de Fernand je leur dis : « Vous qui êtes Chrétiens, qui croyez donc à la résurrection du Christ… S’il devait revenir sur terre, pensez vous qu’il aurait plutôt votre allure ou plutôt la sienne ? » La remarque a dû toucher. Quand nous revenons à la table le ton est déjà plus amène, mais Fernand a-t-il été blessé ?
Assez tard une pèlerine entre au refuge, trempée jusqu’aux os, hagarde et le regard fixe. Je lui demande en espagnol, puis en anglais, si elle va bien. Elle ne répond pas. Je lui demande alors en français et comme elle ne répond toujours pas je commence par lui enlever son sac à dos, je la fais asseoir. Et là elle s’écroule en larmes en me disant, dans un français qui sent bon le Québec, qu’elle pensait ne jamais arriver… Je me revois il y a deux jours à Villar de Mazarife, dans le même état. Mariluz et moi la frictionnons, la berçons jusqu’à ce qu’elle retrouve son calme. Petit à petit elle reprend pied. Elle a fait l’étape depuis Léon (40 km). Une douche bien chaude la régénère complètement et elle reprend vite des forces. Je me rends compte que l’accueil des hospitaliers est vraiment promordial.
Je pensais m’arrêter deux jours, mais après cette journée de repos, je me sens vraiment mieux et la marche me manque. Oui, oui, je suis en manque. C’est décidé, demain je reprends le chemin vers Astorga.
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