C’est
l’éternelle question du verre à moitié vide ou du verre à moitié plein, deux regards contradictoires sur un même monde, deux visions opposées d’une même réalité, paradoxales dans leur
gémellité…
Flambloyants
et Cacimbo
Les
Flamboyants
de MG à BD
Très chère BD,
Lors de mon dernier passage en France, je t'avais promis de longues lettres. Et j'avais aussi promis de faire
l'effort de glisser, dans chacune d'elles, un peu de l'air du temps qu'il fait ici à Luanda, si loin de vous mais si près du soleil.
On imagine l'ailleurs toujours plus beau que l'endroit d'où l'on est… un peu comme sur ces cartes postales qui véhiculent des clichés d'exotisme, de cocotiers, de longues
plages de sable fin où une douce brise ferait flotter les cheveux sur des épaules nues et dorées, les pieds se jouant du clapotis des vagues qui viendraient mourir doucement sur la grève au
coucher du soleil…
Toutes ces
images bien sûr on peut les glaner ça et là à la sortie de Luanda entre Palmeirinhas et la pointe de Mussolo.
On y ajoute
aussi selon l'humeur la majesté des grands baobabs qui jalonnent la route de Corimba entre océan et savane, leurs troncs énormes enchassés dans l'argile rouge et leurs bras immenses et
dénudés tendus en un appel silencieux. Implorent-ils le ciel où les dieux se cachent, honteux de la misère qu'ils laissent corrompre les coeurs et les corps de leur pauvre peuple
?
Si l'on poursuit sa route vers le Sud, on apercevra, tache blanche contrastant sur un fond de pur ciel bleu,
la maison des esclaves, fichée sur son piton rocheux, bravant les vents et les embruns, avec fierté, immuable vestige d'un temps où l'or noir se négociait à la blancheur des dents
et à la couleur de la peau.
Lorsqu'on quitte Luanda, il suffit de quelques dizaines de kilomètres pour retrouver l'air pur,
l'espace, les grands horizons atlantiques ou sylvestres...et les couleurs !... Ah, les couleurs de l'Afrique !...
Non non, l'Afrique n'est pas noire, c'est le plus coloré des continents. Ici la terre est rouge, le ciel est
tantôt rose ou mordoré, tantôt bleu topaze ou pourpre, le tronc des arbres est d'argent et luit sous le soleil ou la pluie comme une carapace métallique, la forêt scintille de toutes les
goutelettes capturées par des feuilles émeraude, bleu cyan ou vert céladon, les acacias sont flamboyants, les chiens sont jaunes et les robes des femmes kaléidoscopes de tons chatoyants, les
lèvres et les langues sont pêches ou fruits rouges et les dents perles blanches, et si les yeux sont noirs c'est pour regarder la vie sans détour.
Je t'avais promis des images et des senteurs, alors poursuivons notre route au Sud vers l'embouchure du
fleuve Kuanza. La ville est loin, la savane toute proche, l'air humide sent l'iode mais il y flotte aussi des parfums plus sauvages. Le fleuve se perd en méandres tentaculaires,
jusqu'à plonger dans l'océan, les charognes y restent prisonnières et s'y décomposent lentement. L'air est lourd de vie et de mort.
Sur la plage de Cabo Ledo, trois pêcheurs s'activent à rentrer leurs filets. Perchées sur la
proue de leurs barques, quelques aigrettes blanches attendent, stoïques, que les pêcheurs libèrent les poissons restés prisonniers de leurs mailles. Aux senteurs iodées s'ajoutent celles d'un feu
de bois que les pêcheurs ont allumés près de leurs cases. Le soir tombe, il faut rentrer.
Je t'emmènerai encore pour d'autres découvertes pleines d'images, de couleurs et
d'odeurs.
J'espère que cette promenade angolaise t'aura quelque peu " oxygéné " l'esprit, j'ai pris moi aussi plaisir à la
ballade en ta compagnie, elle m'a rappelé celles que nous faisions ensemble, il n'y a pas si longtemps, dans la forêt landaise.
Toutes mes
pensées vont vers vous, ne m'oubliez pas.
Je t'embrasse affectueusement
MG
Cacimbo
De MG à
BD
Très chère BD,
Je n'oublie pas la promesse que je t'avais faite lors de mon dernier passage en France : de longues lettres
comme un journal de bord tenu au fil des jours et qui te permettrait de partager mes découvertes.
Mais je ne sais quelle lassitude m'a saisie depuis quelques semaines. Comme si le souffle me manquait, comme si
le coeur n'y était plus. L'Afrique me ment. Ou bien elle a changée sans que je m'en aperçoive. Je disais il y a peu de temps que lorsqu'on a vécu en Afrique, on ne peut en rester longtemps
éloigné sans en ressentir le manque. Aussi, après dix ans d'absence, je me réjouissais d'être amenée à y vivre encore quelques années. Bien sûr l'Angola était une nouveauté, mais
après le Gabon, le Togo, le Bénin et le Nigéria, j'imaginais trouver une Afrique autre mais toujours même : la vie grouillante,
mais la vie, la pauvreté, mais aussi la solidarité, une certaine indolence, mais encore, la sagesse. au lieu de quoi je ne vois ici, dans ce pays ivre de vingt ans de guerre, que la crasse la
plus profonde y compris dans les coeurs.
Qui te dira le poids de l'univers carcéral dans lequel je vis. Deux
bâtiments face à face, véritables bunkers gardés nuit et jour par des sentinelles armées de mitraillettes où j'occupe au 8ème étage, un appartement sous surveillance vidéo. Si l'on veut sortir de
Luanda, il faut être en convoi de plus de trois voitures sous escorte armée. Cette recommandation est également valable pour les déplacements de nuit lorsque tu es invité chez des amis. Au début
cela peut paraître excitant, mais devient vite pesant.
Ces précautions
surprenantes sont pourtant nécessaires. La pauvreté est telle ici que toute apparence de richesse devient compromettante.
Paradoxe d'un pays riche des revenus du Pétrole et dont le peuple meurt de faim, oublié par des gouvernants
surtout préoccupés de leur enrichissement personnel.
La ville de Luanda ressemble à un grand dépôtoir, les poètes l'ont dit
« innocemment cruelle », moi je la vois surtout cruelle.
Cruelle pour
toute une génération sacrifiée qui a vécu les vingts dernières années sans aucune éducation, aucune culture, aucune structure, sans aucun avenir.
Cruelle pour ces femmes que je vois chaque jour, un enfant sur chaque hanche, un autre dans le dos, le ventre
gros d'une nouvelle grossesse, vendant dans les fumées de pots d'échappement, quelques fruits ou légumes pour améliorer le quotidien.
Cruelle pour ces hommes qui n'ont connu que la guerre et dont la violence est le quotidien, à la recherche d'une
dignité que seul le travail pourrait leur donner mais qu'ils sont incapables d'assumer.
Cruelle pour ces enfants de la guerre qui ont perdu un bras, une jambe, ou les deux. A quoi rêve cet adolescent,
visage tourné vers le ciel, yeux aveugles qui mendie quelques kuanzas ?
Ah douleur de
l'Afrique pillée, écartelée, exsangue !. Douleur de tout un peuple à la recherche de son identité.
Je ne sais si pour l'Angola viendra le jour d'une aube nouvelle et prometteuse, pour l'heure je ne vois que
désordre, vols, crimes et pourriture.
La saison des fruits viendra sans doute après l'hiver, comme Cacimbo chasse la saison des
pluies, je sais voir aussi le coin de ciel bleu parmi tous ces nuages, je sais voir les visages avenants, et entendre les voix qui prédisent des lendemains meilleurs. L'Afrique est parfois belle,
mais sa beauté ne peut faire oublier la souffrance des peuples qui y vivent.
Nos promenades dans la forêt landaise me manquent énormément, la chaleur de l'amitié me manque aussi. Je pense à
vous souvent, mes amis restés en France, vous me manquez comme me manque cruellement un peu d'ordre et de beauté..
Ne m'oubliez pas,
Je t'embrasse
affectueusement,
MG
alias
Martine
Pèlerine et Citoyenne du Monde
Commentaires