Jeudi 22 avril 2010
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18:49
L’homme en noir, Rua Comandante
Dangereux
Je venais d’arriver à Luanda et je
découvrais la ville du haut de mon balcon. Du huitième étage j’avais une vue stratégique sur le quartier Alvalade. Je m’y postais souvent depuis que j’avais
découvert que le soir y apportait une ombre apaisante, que le vent de mer y soufflait une brise fraîche et que je pouvais, aussi souvent que je le voulais, m’isoler et y savourer quelques
instants au calme. Au fil des jours, goûter la tiédeur du soir sur le balcon était devenu presque un rituel, une échappée du quotidien. Je sortais sur le balcon, refermais derrière moi les vitres
coulissantes, m’isolais d’une journée infernale et rentrais dans un autre univers où la vie semblait tout à coup se dérouler au ralenti : les bruits étaient atténués, les hommes marchaient
plus lentement (est-ce moi qui l’imaginais ?), la nuit absorbait les tensions, du moins ici, sous le balcon, du moins pour moi, je voulais le croire.
J’avais souvent l’impression honteuse de regarder sans être vue mais ma
présence était discrète, presque invisible. Je n’étais pas à l’affût pour voler l’intimité des autres, j’étais là seulement pour voir s’écouler la vie et me sentir « une »,
au milieu d’un tout.
Ce soir là l’avenue Marien N’guabi
était très bruyante. Les piétons qui tournaient au coin de la rue pour emprunter la rua Comandante Dangereux laissaient d’un coup la fournaise de l’avenue
principale et son agitation et pénétraient dans le couloir d’ombre dispensée par l’immeuble où j’habitais et les grands flamboyants qui bordaient l’autre côté de la chaussée défoncée. Leur
allure changeait. Elle ralentissait… sans doute pour prolonger la parenthèse où ils pouvaient goûter sur une centaine de mètres cette fraîcheur relative. C’est là que je le découvris.
J’ai cru d’abord qu’il s’était arrêté là parce que l’alcool l’avait couché par terre. Il gisait au milieu des détritus. Cet homme là je l’ai donc vu couché la première fois. Et
quelque chose me semblait anachronique dans son aspect sans que je sache exactement déterminer quoi… une sorte de malaise en le voyant. C’était le soir, la rue était sombre et sous les
flamboyants le corps de l’homme était inerte. Il était étalé comme tombé par terre. Voilà… il semblait mort. Mais le malaise venait aussi des autres qui passaient à le toucher, sans le voir,
indifférents. Je fixais cette ombre morte intensément comme pour l’obliger à me dire quelque chose, quelque chose de cet homme en noir couché sous mon balcon… De soir en soir l’ombre me devint
plus familière. Je l’interrogeais toujours sans percevoir de réponses… Et puis un soir, curieusement, le souffle chaud de l’Harmattan m’enveloppa d’un nuage de sensations étranges. Je voyais,
vingt mètres plus bas, l’homme noir couché sur le bas-côté. A l’ombre des flamboyants se répandait son ombre plus sombre encore et son histoire s’inscrivait définitivement dans ma mémoire.
L’histoire d’un enfant perdu au milieu d’une guerre civile, l’histoire de sa peur à mouiller nuque et chemise, l’histoire d’une vie qui n’est plus qu’un hasard au milieu du chaos ; une
errance incertaine parmi ceux qui n’y avaient pas encore laissé leur âme ; l’ombre d’une vie qui s’était enfuie sans doute avec la raison… J'en avais vu quelques fois de ces hommes
égarés, errant parfois nus dans la ville, perdus au milieu de la foule, sans regard pour aucun et tellement isolés en eux-mêmes qu'ils en devenaient transparents pour tous les
autres...
Je ne me contentais plus maintenant de m’éclipser le soir sur mon
balcon… j’y faisais, dès que je le pouvais, des incursions rapides, juste pour vérifier s’il était là. Le plus souvent c’était le soir qu’il apparaissait, ombre informe sous le grand flamboyant.
Parfois, lorsque je prenais le bus, tôt le matin, il était encore là, gisant, le visage fermé, mais tourné vers le ciel. Que faisait-il de ses journées, de son temps, de sa vie ? Et de quoi
vivait-il ? Au fil des jours l’envie d’en savoir davantage me fit faire le premier pas. Avec un reste de poulet froid, un morceau de pain et de fromage, une orange, enveloppés dans un sac
plastique, je partis à sa rencontre. A quelques mètres de lui j’hésitais encore. Je ne l’avais jamais vu d’aussi près. Je retrouvais ce sentiment de malaise des premiers jours. Il était vêtu tout
de noir, mais son accoutrement était des plus étranges. On aurait dit qu’il s’était plongé dans un bain de mazout ou d’huile de vidange. Tous ses vêtements : pantalon, débardeur, ce qu’il
restait d’un blouson de toile sans manches, tout était imbibé d’un liquide noir et luisant. Même son visage, même ses mains, même ses cheveux crépus… son corps entier luisait dans l’ombre et ses
vêtements, collés au corps, lui faisaient comme une seconde peau, encore plus noire que sa couleur originelle. Il ne m’avait pas vue, il regardait fixement un point invisible au-delà des arbres,
il ne bougeait pas. Je vis qu’il avait délimité son aire avec un bout de carton sur lequel il dormait probablement. Il n’avait aucun bagage, mais il portait, en bandoulière, une besace aussi
noire que tout le reste et, autour de son cou un nombre impressionnant de colliers, de ficelles, d’amulettes et de gris-gris qui faisaient comme une carapace de protection sur son torse
d’une maigreur épouvantable. Puis il me vit enfin, j’étais à quelques pas de lui, et je me sentis brutalement en danger. Je tendis mon paquet comme une offrande, ou comme un bouclier, il ne fit
aucun geste pour le prendre, mais son regard affolé me fit comprendre qu’il ne fallait plus avancer. Je déposais presque à ses pieds mon obole et quelques mots d’un portugais balbutiant qui
étaient censés en expliquer le contenu, et je m’enfuis à reculons jusqu’au coin de mon immeuble où je m’engouffrais, la respiration un peu courte. Dans l’ascenseur qui me ramenait au
8ème étage je revis la scène au ralenti. J’avais eu peur mais je crois bien qu’il avait eu peur encore plus que moi. Son regard fou transpirait l’angoisse et une sorte de panique
d’animal aux abois. Je ne comprenais pas mais ne renonçais pas non plus à apprivoiser ce drôle d’animal. Le lendemain matin il avait disparu, mais mon sachet plastique intact était toujours
là où je l’avais posé. Le soir même il était de retour, son corps maigre étalé sur son bout de carton, immobile et le regard perdu dans les étoiles. Quelques jours passèrent et je
m’enhardis à tenter une deuxième approche. J’avais préparé un autre sac plastique mais alors que j’arrivais au bas de mon immeuble j’entendis des éclats de voix et vis un attroupement grossir au
coin de la rue. J’ai tout de suite compris que cela concernait l’homme en noir. Un groupe de jeunes mendiants le cernaient et tentaient de l’approcher. L’homme poussait des cris inhumains
d’animal blessé. Autour du groupe, la foule grossissait, un candongueiro avait stoppé son taxi bleu et blanc et ses clients, entassés à 20 ou 30 dans
l’habitacle, regardaient sans compassion, la scène violente. Certains haranguaient les loqueteux pour les exciter, d’autres s’étaient approchés par curiosité, presque ravis du spectacle. Je
savais qu’en cas d’attroupement il ne fallait pas traîner dans les parages, surtout à la nuit tombée. Pourtant je suis restée plantée là, mon sac plastique au bout du bras, comme si ma
présence pouvait le protéger un peu. L’un des plus jeunes et plus habiles réussit à le ceinturer par derrière, alors les autres foncèrent sur lui pour le déposséder. Aussi indifférente à l’issue
de la scène qu’elle avait semblé participer à ce combat famélique, la foule s’apprêtait déjà à se disperser lorsque l’homme surprit tout le monde. C’est là que je compris le pourquoi de son
accoutrement : comme une anguille gluante, l’homme en noir ayant fait mine de se soumettre un instant, s’échappa sans difficulté des bras qui le ceinturaient trop lâchement. Quelques
secondes lui suffirent pour s’enfuir vers les ruelles étroites du musséqué sans que ses agresseurs ne fassent un geste pour se lancer à sa
poursuite.
L’homme en noir avait depuis longtemps trouvé le moyen d’échapper à
toute contrainte, d’esprit ou de corps… Au fond de la rua Comandante Dangereux, je le vis courir plus vite que je ne l’en aurais jamais cru capable et je sus
à cet instant que je ne le reverrai plus.
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